Quand la chenille devient papillon...

Somatopathie : La souffrance d’accueil

Cela fait maintenant des années que j’exerce à mon cabinet de Somatopathie à Carpentras(84). Des milliers de consultations, de rencontres humaines, d’accueils de la souffrance physique et souvent psychologique des personnes qui viennent me voir.

Chaque expérience est unique, chacune demande un accompagnement tout à fait spécifique à l’histoire de la personne qui vient s’allonger sur ma table. Mais avec le temps, j’ai vu apparaître un schéma récurrent chez nombre d’entre elles. Alors ce que je vais évoquer pourra vous parler, ou pas du tout. Il s’agit de ce que je vais appeler la souffrance d’accueil.

Voici l’histoire qui se dégage de la mise en place de ce schéma.

Pour une raison que la personne connaîtra ou pas, un événement lié au début l’histoire de la grossesse de sa maman fait que le lien naturel ne se met pas en place au départ. Cela se situe durant les premières semaines de grossesse. Parfois il s’agit d’une grossesse inattendue et dont la maman n’est pas consciente au départ, parfois d’un événement dans l’histoire familiale qui déclenche un conteste émotionnel rendant impossible, au début, la mise en place de ce lien. Et là que je sois très clair : il est hors de question de faire culpabiliser qui que ce soit autour de cet événement. Chacun a fait ce qu’il a pu. De son mieux. Et la mise en place défaillante de ce lien n’empêche pas, à partir de la naissance, un lien chaleureux et bienveillant.

Mais dans ma pratique, cet événement initial crée une sorte de traumatisme autour de la peur, pour le bébé, de ne pas être accueilli, à tort ou à raison, mais c’est là. Cela va déclencher une sorte de réflexe de survie (si je ne suis pas accueilli, je ne serai pas nourri, donc danger) dans lequel le bébé va très vite développer une forte empathie afin d’essayer d’identifier ce qu’il doit faire pour attirer l’attention, ce qu’il doit faire pour les autres, afin de ne pas être rejeté, afin d’être aimé.

L’idée génératrice est : « J’ai peur de ne pas être aimé juste pour ce que je suis, alors je vais essayer d’être aimé pour ce que je fais ».

Cette bascule insidieuse va conduire le bébé et l’enfant à prendre la responsabilité de toutes les relations qu’il noue. S’il y a un problème, c’est forcément qu’il a mal fait quelque chose. Alors il s’adapte, se suradapte. Il aura tendance à devenir le parent de l’un ou de ses deux parents. Il doit toujours faire quelque chose pour l’autre.

En grandissant, ce schéma se complexifie et envahit toute la sphère relationnelle : amicale, amoureuse, professionnelle.

Dans cette peur d’être rejeté, abandonné, de ne pas être aimé, l’enfant et le jeune adulte développe des relations visant à le rassurer sur ce plan là. Des relations dans lesquelles les autres sont plus ou moins dépendants de lui, c’est en tous cas ce qu’il croit. Des autres qui sont en demande, dans un besoin dont lui est pourvoyeur. Et dans cette relation de dépendance inconsciente, alors il est rassuré : l’autre a besoin de moi, il ne m’abandonnera pas.

Cela a plusieurs effets délétères :

  • la vie lui montrera que sa stratégie est vouée à l’échec par ce qu’il sera abandonné quand même lorsque l’autre n’aura plus besoin,
  • cela le conduira parfois souvent à entretenir des relations avec des personnes manipulatrices qui utiliseront son fonctionnement en s’appuyant facilement sur le chantage affectif,
  • il devient celui sur lequel tout le monde s’appuie, celui sur qui on peut compter, une sorte de SuperMan ou SuperWoman dont personne ne se doute des faiblesses, bien au contraire
  • faute de se ressourcer, l’énergie s’épuise jusqu’au stade où il peut ne plus même supporter ceux qu’il aime
  • progressivement, il perd le contact avec ses propres envies.

Et souvent, quand la personne vient me voir, elle en est déjà à ce stade. À force d’être tout le temps branchée sur le désir des autres, la réponse aux demandes des autres, avant toute chose… elle a fini par mettre définitivement ses propres envies au placard, n’étant plus à leur écoute.

Et lorsqu’elle est seule, le vide. Il n’y a personne pour créer en elle le moteur de l’envie. Toute seule, elle ne sait plus ce qu’elle veut, ce qui lui ferait vraiment plaisir, allant jusqu’à parfois se défendre en répondant que « c’est de faire plaisir aux autres qui lui fait plaisir »…

À ce stade, le travail en séance va demander lentement de venir faire prendre conscience de l’ampleur du schéma en place, et de venir faire lâcher ces régions du corps dans lesquelles les émotions ont fini par se loger, moteur de ces angoisses existentielles. Viendra ensuite le temps de la découverte que les désirs ont toujours été présents, juste glissés sous le tapis. Pouvoir commencer à les accueillir, les ressentir… l’étape suivante étant décisive : pouvoir s’autoriser, face à toutes les peurs associées à l’idée d’être égoïste, et les peurs liées au fait de ne plus être aimé si je laisse s’exprimer mes envies, et donc aussi mes limites, mes refus. La personne devient alors celle qui s’accueille, pour la première fois, telle qu’elle est, sans le masque de ce qu’elle doit montrer aux autres.

C’est tout un processus qui demande patience, bienveillance… c’est l’exploration d’un monde inconnu jusque-là.

Mais c’est une magnifique découverte, quel que soit l’âge, que celle de découvrir : j’ai le droit d’être, et pas seulement de faire.

Le plus beau cadeau pour moi, c’est d’assister à cette transformation.

De tout coeur avec toutes celles et ceux qui se sentent concernés.

2 Comments

  1. Dupont

    Votre article me parle vraiment. Je pense être dans la phase de connexion à moi, phase où je m’exprime alors que je me suis toujours tu. Passage/transition/ mue pas facile voire tiraillante parce inconnu jusqu’alors mais salvatrice j’en ai conscience.

    • Eric Malausséna

      Merci pour votre partage. La transition n’est jamais aisée car elle doit s’ancrer dans vos propres envies, réflexe qui prend tu temps à se mettre en place. Mais c’est prometteur. De tout cœur avec vous

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